Kessel

Je croyais que la nuance était une qualité

Il y a quelques semaines, à Lisbonne, quelqu'un a démonté en une phrase ce que je défends depuis 20 ans. La nuance comme boussole. La seule posture tenable dans un monde complexe et polarisé. Je me trouvais plutôt fin, j'étais dans l'erreur.

Vlan!
22 min ⋅ 06/09/2026

Recevoir cette newsletter, c’est faire partie des +10 000 personnes qui ont décidé de ne plus regarder le futur de loin. Toutes les deux semaines, j’explore une thématique pour vous donner envie aborder le monde de demain avec élan et envie. Loin des technologues euphoriques et des catastrophistes professionnels.
Si mon travail vous est utile, vous inspire, vous fait réfléchir… Rejoignez les 11% de Français qui soutiennent financièrement les contenus qu’ils consomment : c’est par ici,
sur Tipeee. Et c’est important.
Pour aller plus loin ensemble (conférence, sponsorisation du podcast, collaboration…), répondez simplement à cette newsletter ou écrivez à gp@gregorypouy.fr. Bonne lecture !

 • • • • • • • •

À noter que j’ai décidé de ne plus envoyer la version longue, elle est disponible en audio le jeudi qui suit sur Vlan ! En fonction des retours, j’ai compris que peu d’entre vous, lisait la version longue. Ça me désole mais comme elle est dispo en audio aussi, vous ne perdez rien :)


On déjeunait dans un restaurant libanais avec Ariel, que mon amie Kenza m'avait présenté. Il faisait beau, la conversation était bonne, et j'ai fini par lui présenter la nuance comme une de mes boussoles fondamentale. En particulier alors que je lui expliquais le sujet de mon livre. Il m'a répondu qu'il n'était absolument pas d'accord. Que sur beaucoup de sujets, la nuance n'est pas souhaitable, et qu'il faut au contraire combattre avec véhémence.

Je suis resté silencieux. Cinq secondes, peut-être dix. C'est très long, dix secondes. Plus je cherchais quoi répondre, plus je trouvais des exemples où il avait raison et moi tort. J'ai quand même argumenté, pour la forme, en sachant déjà que j'étais sur du sable. Alors j'ai passé 15 jours à lire, et j'en suis sorti avec une question beaucoup plus dérangeante que prévu : et si ma qualité préférée n'était qu'un confort qui avait trouvé ses arguments ?

Fuck Nuance

C'est le titre, d'un article de sociologie publié en 2017 par Kieran Healy. Sa thèse est brutale : réclamer de la nuance, c'est le geste le moins coûteux du monde. Dire “c'est plus compliqué” est toujours vrai mais ne dit rien.

Le piège dans lequel je me suis le plus reconnu consiste à ajouter des distinctions jusqu'à ce que l'idée n'explique plus rien. Prenez le burn-out. En employant ce mot, vous affirmez que des milliers de situations différentes ont quelque chose en commun, et c'est ce quelque chose qui permet de désigner une cause. Maintenant, nuancez. Oui mais celui-là dépend du manager, celui-ci de la situation familiale, cet autre du secteur, de l'âge, du tempérament. Chaque remarque est juste, et au bout du compte vous avez mille histoires singulières, plus aucun phénomène, et plus aucun moyen de dire que l'organisation du travail y est pour quelque chose. C'est exactement le mécanisme que je dénonce quand je m'agace du développement personnel qui transforme un problème collectif en problème individuel. Sauf qu'ici, il ne se présente pas comme une simplification, il se présente comme de la finesse. C'est ce qui le rend redoutable, et c'est pour ça que je ne l'avais jamais vu venir.

Healy ajoute une chose qui pique davantage. Nuancer permet de ne pas conclure, donc de ne jamais se tromper, donc de ne jamais apprendre. Une bonne idée est toujours fausse quelque part, c'est même à ça qu'on la reconnaît, parce qu'elle prend le risque de dire quelque chose.

Partons de l’esclavage pour élargir la pensée

Le vrai coup, je l'ai pris sur un sujet qui touche directement ma lignée. En 1994, le psychologue Philip Tetlock a analysé les écrits des grandes figures américaines des décennies qui ont précédé la guerre de Sécession, et mesuré leur capacité à percevoir plusieurs dimensions d'un problème et à les tenir ensemble. Les scores les plus élevés se trouvent chez les modérés, les free-soilers, dont la position consistait à ne pas toucher à l'esclavage là où il existait déjà mais à empêcher son extension vers l'Ouest. Une position mesurée, praticable, qui évitait la guerre civile, et qui n'avait rien de moral. Les deux extrémités du spectre, abolitionnistes et esclavagistes, obtiennent des scores plus bas, forcément, puisqu'elles refusaient de considérer les arguments d'en face. Autrement dit, sur l'esclavage, les gens les plus fins du débat étaient ceux qui avaient trouvé le moyen de ne pas conclure. Étant moi-même descendant d'esclaves, autant vous dire que ça m'a fait quelque chose. Souvent, quand on dit « c’est plus compliqué que ça », c'est surtout qu'on manque de courage. Mais vous allez voir, ça va beaucoup plus loin.

Le doute est un produit

Cette qualité que je porte si haut est aussi l'arme préférée des gens que je combats le plus fermement. “Le doute est notre produit” vient d'un mémo interne de l'industrie du tabac, rendu public lors des procès américains des années 90. Ils ne parlent pas de mensonge, et c'est infiniment plus malin, parce qu'un mensonge se réfute là où un doute s'installe. L'épidémiologiste David Michaels a documenté comment fabriquer de l'incertitude est devenu un métier, avec des cabinets spécialisés. Ils ne mentent pas, ils multiplient les études, soulignent les limites méthodologiques et réclament davantage de recherche avant toute décision. Amiante, plomb, benzène, tabac, climat, toujours le même processus.

Il y a pire. En 2020, William Lamb et son équipe ont recensé douze discours sur la justification de l’inaction climatique par les industriels, et aucun n'est climatosceptique. Ils acceptent la science, l'urgence, la gravité, puis déplacent la responsabilité vers quelqu'un d'autre (c’est la Chine le problème), poussent des solutions qui ne transforment rien (il faut mettre la clim), insistent sur les effets négatifs des politiques climatiques (si on taxe autant le carbone, les entreprises vont s’effondrer), ou capitulent poliment en expliquant qu'il est de toute façon trop tard. Aucun n'est faux, ils sont tous nuancés, et c'est exactement ça le problème. Le déni total n'est plus pratiqué par quiconque, car il ne présente aucun avantage et nuit trop à la réputation, étant donné qu'il peut être réfuté trop aisément. La nuance effectue mieux le travail, et elle vous laisse la posture de la personne raisonnable.

Et si ce n'était que mon caractère ?

Il y a une hypothèse que je n'avais pas envie de regarder et qui est pourtant la plus simple. Je vis le conflit comme une forme de violence. Quand j'arrive dans la confrontation, je perds une partie de mes moyens parce que je dépends encore trop du regard des autres. Il n'y a pas de secret, c'est aussi pour ça que sur mon podcast j'invite presque uniquement des gens avec qui je suis d'accord. 500 conversations en 9 presque 10 ans, et j'ai construit un espace où le désaccord frontal n'entre pratiquement jamais. Je me raconte que c'est une ligne éditoriale, et il y a du vrai. Mais il y a aussi que ça m'arrange.

Si j'évite le conflit par tempérament, alors ma nuance n'est pas une conclusion à laquelle je serais arrivé après réflexion, c'est la justification élégante d'une préférence. Pourtant, une posture intellectuelle qui coïncide aussi parfaitement avec votre confort émotionnel mérite au minimum une inspection.

Ce que mes lignes rouges m'ont appris

Je me suis alors posé une question toute bête : existe-t-il des sujets sur lesquels je refuse absolument d'être nuancé ? J'en ai trouvé deux ou trois instantanément puis beaucoup plus, et ils sont venus sans effort.

Ça a débuté par le racisme, l'antisémitisme, l'homophobie, toutes les formes de rejet d'un groupe. À partir du moment où on fabrique un bouc émissaire, je décroche, y compris quand ça sort sous forme de blague, et surtout quand ça sort sous forme de blague.

Ensuite, l'avortement, et plus largement le droit de disposer de son corps et de s’habiller comme on le souhaite. Et puis évidemment, les viols et les incestes aussi. Je veux bien entendre que les agresseurs ont eux-mêmes traversé des choses terribles, je le crois même volontiers, et ça ne change strictement rien.

Mais le plus intéressant n'est pas la liste, c'est ce qu'elle a en commun.

Reprenez ce que j'écris sur les agresseurs. Je ne crois pas qu'il existe des monstres, je crois qu'il existe des gens qui font des choses monstrueuses. C'est une position fine, je refuse la catégorie, je refuse qu'un acte, même le pire, définisse entièrement une personne. Et de cette finesse je ne tire aucune indulgence, au contraire, j'en tire un refus total. Le racisme, c'est le même mouvement exactement : ce que je rejette, c'est l'opération qui réduit des gens à une étiquette collective.

Mon intransigeance vient de mon refus de simplifier les êtres humains. Finesse maximale sur les personnes, aucune complaisance sur les principes. Ce qui n'est pas tenable, c'est l'inverse, et l'inverse est devenu le régime ordinaire du débat public. Nuancer sur les principes, le racisme c'est quand même plus compliqué que ça, tout en simplifiant les gens, “ce type est un monstre”, “ces gens-là sont tous pareils”. Cherchez bien, c'est très exactement la structure du discours qui monte partout en ce moment.

Distinguer n'est pas pondérer

C'est là que j'ai compris pourquoi je m'étais si mal défendu face à Ariel. On range deux opérations complètement différentes sous le même mot. La précision distingue des objets qu'on confond. Un individu, un peuple, une religion, un gouvernement, ce sont 4 choses différentes, et les mélanger est une erreur de fait. La nuance, elle, pondère un jugement, elle ajoute des « oui mais », elle atténue une conclusion. La précision est toujours un gain, la pondération dépend entièrement du sujet.

Sur Israël et la Palestine, ma position a bougé, à cause de l'accumulation et de la répétition des morts côté palestinien. Ce n'est pas un argument qui m'a déplacé, c'est une quantité, une situation insupportable. Mais pour autant je refuse absolument qu'on confonde les juifs, les Israéliens et le gouvernement israélien. Ma position sur le principe s'est durcie pendant que ma finesse sur les personnes n'a pas bougé d'un millimètre. Deux axes séparés, pas un curseur unique entre mou et dur.

Le vrai critère, c'est qui paie

Restait à savoir quand la nuance est légitime. Deux critères ont fini par se dégager, et le second me concerne directement.

Le premier, c'est l'irréversibilité. On force une relation sexuelle, on ne revient pas. On désigne un bouc émissaire et on laisse faire, on ne revient pas. Mes lignes rouges portent toutes, sans que je l'aie vu, sur des situations où l'erreur ne se répare pas. La nuance est un luxe qu'on peut s'offrir tant qu'on peut corriger, et là où l'erreur est définitive, elle devient un pari fait avec la vie des autres. C'est le retournement exact du principe de précaution, d'ailleurs les industriels du doute réclamaient toujours une étude de plus avant d'agir, sur l'amiante, sur le plomb, sur le tabac, pendant que les gens mouraient.

Le second consiste à regarder qui paie la nuance. Le condamné ne nuance pas. La femme violée ne nuance pas. Le bouc émissaire ne nuance pas. Ils n'ont ni le temps ni le luxe, et surtout pas le choix. La finesse est légitime quand celui qui la déploie supporte lui-même le coût de sa lenteur, elle devient autre chose quand il le fait payer par quelqu'un d'autre.

Sur l'esclavage, je ne peux pas être nuancé parce que j'en suis issu. Ce n'est pas une différence de qualité de pensée, c'est une différence de position, au sens presque géographique. Ce qui veut dire, et ça me coûte de l'écrire, que je suis “free-soiler” sur d'autres sujets. Partout où je ne paie pas, quand je nuance j'occupe exactement leur place, avec leurs bonnes raisons et leur excellente réputation.

Ce qui s'est passé dans ma cuisine

Mon ami Thomas de Bon Pote me reproche régulièrement mon empreinte écologique, et j'ai une réponse toute prête que je trouve d'ailleurs excellente. Je lui explique que le concept d'empreinte carbone individuelle a été popularisé par BP en 2004, avec l'agence Ogilvy, sous la forme d'un calculateur personnel diffusé massivement par un pétrolier qui savait parfaitement où se trouvait la responsabilité réelle. J'ajoute que quand j'ai déménagé à Lisbonne, il existait un train de nuit, supprimé depuis par un arbitrage politique sur lequel je n'ai aucune prise.

Tout ça est vrai. Et pourtant, quand on me demande si le climat est une ligne rouge pour moi, je suis capable de parler deux minutes de mon bilan personnel sans arriver les problématiques systémiques. J'ai fait exactement ça récemment et je ne m'en suis rendu compte qu'après. C'est précisément l'effet que le cadrage de BP est censé produire : transformer une question politique en comptabilité morale individuelle, et une fois qu'on est entré dans la comptabilité, on ne remonte plus. Ma phrase préférée dans ces moments-là, c'est « ce n'est pas si simple dans cette société ». Elle est vraie. Elle est aussi rigoureusement indiscernable d'une excuse, et je ne peux pas, de l'intérieur, faire la différence entre une lucidité systémique et une auto-indulgence bien argumentée.

Thomas, lui, n'a jamais critiqué ma nuance. Il critique mes vols. Requalifier l'un en l'autre, c'est me donner le beau rôle dans une histoire où je ne l'ai pas. Il est mon flanc radical et je le trouve pénible pour les raisons exactes qui me font remercier ceux qui ont arraché mes droits avant moi. La radicalité, je l'admire quand elle est historique, morte, validée par le temps. Vivante et dans mon présent, elle me casse les pieds forcément.

Il y a un sujet sur lequel je n'ai toujours pas de réponse, et il est remonté tout seul pendant que j'écrivais : le patriarcat. Bien sûr, je suis une personne avancée sur ces sujets mais je ne paie rien, je bénéficie, je nuance parfois, et je ne sais pas si c'est honnête. Je le laisse ouvert. C'est inconfortable, et c'est un peu le sujet.

Le vrai nom de ce que je défends

J'ai fini par comprendre que je donnais le mauvais nom à ce que je défends depuis vingt ans. Ça ne s'appelle pas la nuance, ça s'appelle l'humilité intellectuelle, la reconnaissance des limites de ce qu'on sait associée à la capacité de reconnaître la force intellectuelle des autres. Et là, la littérature est beaucoup plus encourageante : les gens qui en ont beaucoup vont volontairement vers les positions adverses au lieu de les éviter.

Ce sont deux axes séparés. L'humilité intellectuelle porte sur votre rapport à ce que vous savez, la nuance porte sur le contenu de ce que vous dites. On peut être radicalement engagé et intellectuellement humble, c'est même le portrait de la plupart des gens qui ont fait avancer les choses, certains de leur cause et parfaitement conscients de ne pas savoir comment y arriver. Et on peut être parfaitement nuancé et parfaitement arrogant, c'est le portrait du type qui sait que c'est plus compliqué et qui vous le fait sentir.

Reste une dernière chose, peut-être la plus utile. Quand on réunit des électeurs qui ne pensent pas pareil pendant un long week-end, avec un protocole précis, des informations partagées et des règles de prise de parole, on mesure une dépolarisation forte, sur les positions comme sur le rapport affectif à ceux d'en face. Une revue de littérature parue en 2023 tranche très nettement : ces échanges dépolarisent quand ils respectent un cadre délibératif, et polarisent quand ils ne le respectent pas. Ce n'est pas le contact qui produit la finesse, c'est le cadre.

Donc la nuance n'est pas une qualité morale que certains posséderaient et d'autres non, c'est un produit. Elle a besoin de temps, d'informations partagées, de règles, d'un espace où contredire quelqu'un ne vous coûte pas votre appartenance au groupe. Sortie de là, dans un fil de commentaires ou un débat de plateau, elle n'a plus aucune des propriétés qu'on lui prête, elle devient un style.

Et je comprends enfin ce que je fabrique depuis neuf ans avec le podcast. Je ne suis pas un homme nuancé qui interviewe des gens, je construis un dispositif. Une heure, une conversation, pas d'interruption, le droit de se tromper à voix haute. C'est le dispositif qui produit la finesse, pas moi. Beaucoup moins flatteur, et beaucoup plus utile, parce qu'un dispositif ça se reproduit alors qu'un tempérament, non.

Ce que je garde

Ma finesse sur les personnes est ce qui produit mes lignes rouges et je n'en changerai pas d'un millimètre. Mais aussi, mon refus de simplifier les êtres humains est une vertu quand il est tourné vers les autres, et il devient un alibi dès que je le tourne vers moi. C'est le même geste, exactement le même, sauf que quand la personne que je refuse de réduire à ses actes c'est moi, la générosité change de nom.

Je ressors de là avec quatre choses. Distinguer toujours, pondérer parfois. Deuxièmement, là où l'erreur est irréversible, la pondération n'est plus de la prudence, c'est un pari fait avec la vie des autres. Troisiemement, la nuance devient suspecte au moment précis où elle profite à celui qui la formule. Et enfin, la finesse n'est pas un caractère, c'est un dispositif qu'on construit et qu'on peut offrir aux autres.

Il me reste une chose à vous demander, et c'est un exercice désagréable. Trouvez le sujet sur lequel vous refusez d'être nuancé. Prenez le temps, il y en a plus que vous ne croyez. Puis regardez où vous vous tenez par rapport à lui, et demandez-vous si vous êtes du côté de ceux qui paient ou du côté de ceux qui commentent. C'est très exactement là que se joue la différence entre une position et une posture.

Moi, j'ai découvert en dix secondes de silence que j'étais beaucoup plus intransigeant que je ne le croyais, et beaucoup plus arrangeant avec moi-même que je ne l'aurais jamais admis. Une pensée qui ne vous coûte rien n'est probablement pas une pensée, c'est un confort qui a trouvé ses arguments. Et c'est précisément à cet endroit inconfortable que se trouve l'envie du futur.

Je vous en reparle très vite. D'ici là, trouvez votre ligne rouge. Vous me direz.

Greg

Cette semaine sur Vlan!

Sur Vlan!

#406 Reprendre le pouvoir sur nos décision à l'ère de l'I.A. avec Olivier Sibony et Eric Hazan

Olivier Sibony est professeur à HEC et spécialiste de la décision. Eric Hazan est investisseur et ancien senior partner chez McKinsey. Ils viennent de publier ensemble "Faut-il encore décider ?", un livre qui refuse d'être technophobe comme il refuse d'être technophile, et qui cartographie ce qu'on peut confier à une IA et ce qu'on doit garder pour soi.

Je les connais tous les deux, mais séparément, et c'était la première fois que je les avais en face de moi ensemble. Ça se sent : ils se coupent la parole, se corrigent, se chambrent sur les anglicismes, et surtout ils ne sont pas toujours d'accord. C'est exactement ce que je cherchais.

Ce qui m'a le plus remué dans cette conversation, c'est cette idée qu'on ne se fait pas déposséder de nos décisions : on les abandonne. Par confort. Parce qu'on est fabriqués pour économiser notre énergie, et qu'une réponse bien formulée par une machine nous suffit largement.

Dans cet épisode, nous parlons de l'effet de contentement, du risque de démission, de ce que devient la confiance en soi quand on fait relire chacun de ses mails, de la justice et du recrutement comme zones interdites, du deskilling, de la joie au travail, et de ce scénario de technocratie IA vers lequel on glisse sans l'avoir choisi.

J'ai questionné Olivier et Eric sur ce que ça fait aux jobs, sur les valorisations d'OpenAI et d'Anthropic qui dépassent le PIB de la Pologne, et sur ce fameux moment où le médecin, l'ego coincé entre lui et la machine, fait moins bien que la machine seule.

Une conversation dense, drôle par moments, et qui m'a laissé avec une question simple : sur quoi est-ce que je refuse de lâcher, moi, et pourquoi ?

Sur Vlan! Leadership

#74 Le grand mensonge de l'IA, raconté par un CEO de 100 000 salariés avec Nordine Bihmane, CEO de Konecta

Nordine Bihmane, CEO de Konecta. Il dirige 100 000 personnes dans 26 pays, dans une industrie que tout le monde a déclarée morte le jour où ChatGPT est sorti : la relation client. Il vient de publier « Rester humain », un livre écrit par un ingénieur qui connaît la technologie de l'intérieur et qui refuse le récit ambiant.

Ce qui m'a frappé chez lui, c'est le point de départ. Un soir, à table, sa fille de 11 ans lui demande si son métier va disparaître. Il comprend à ce moment-là que la narrative américaine sur les centaines de millions d'emplois supprimés a gagné jusqu'à la table du dîner familial. Il décide alors de la déconstruire publiquement.

Nordine a un parcours qui explique beaucoup de choses : arrivé du Maroc à 4 ans, orienté vers un CAP couvreur en cinquième par une conseillère d'orientation, raté médecine à 0,02 point près, entré dans l'informatique comme job alimentaire, et sorti directeur général d'Atos vingt ans plus tard. Entre-temps, un an d'anthropologie à Princeton, les samedis, pour respirer autre chose que la tech.

Dans cet épisode, nous parlons de ce qu'il appelle les mensonges de l'IA en entreprise : la vitesse d'impact, la dérive des modèles, le coût réel. Il détaille la quadruple dette que les grandes organisations traînent (techno, données, process, culture) et pourquoi il se retrouve avec des dossiers bloqués parce qu'il faut atteindre le CEO pour décider.

J'ai questionné Nordine sur le sujet dont personne ne parle : la charge mentale. Si vous retirez toutes les tâches simples d'une journée de travail, il reste huit heures de complexité pure, et personne ne tient ce rythme. Nous parlons aussi de sa surprise la plus forte (les agents en réclamaient plus, pas moins), du responsable d'équipe dont le rôle vacille quand le bot répond avant lui, de souveraineté des données, de prompt injection, et de sa discipline de résistance personnelle : le sport, la spiritualité soufie, et le droit de s'ennuyer qu'il impose à ses enfants.

Une conversation avec quelqu'un qui construit sa transformation sans prétendre connaître la fin de l'histoire.

.

Des liens tout à fait incroyables

  1. L’amitié est-elle le meilleur remède à la solitude?
    J’ai écrit sur l’amitié il y a quelques mois et ce que j’ai observé cet été, c’est plein d’articles sur l’amitié. Ça sort partout et c’est plutôt génial je trouve. Partout on parle d’amour mais l’amitié est précisement ce dont nous avons tous besoin et je trouve qu’on devrait beaucoup plus la célébrer. Voici un article qui en parle mais il y a vraiment beaucoup de choses sur le sujet qui sortent. Vous les avez vu passer?

  2. Le droit de faire des choses comme une merde
    J’ai repris mot pour mot l’article que mon amie Cécile m’a envoyé et que j’ai trouvé hyper juste. C’est évidemment très proche de mon livre à venir et donc ca me parle. L’article est long mais il vaut le coup de le lire pour se questionner vraiment sur toute une série d’item qui me semblent fondamentaux. Parce que oui, on a le droit de faire les choses de la mauvaise manière et d’être naze. On a pas besoin d’être toujours optimisé.

  3. L’empereur romain qui quitta le pouvoir pour faire pousser des choux

    Je ne le connaissais pas du tout mais ca fait 2 fois que j’entends parler de lui en 1 semaine et je me dis qu’il y a un signe. Déjà partager avec vous son existence et son histoire. Ce que je trouve intéressant, c’est ce renoncement bien sûr qu’on voit tellement peu chez nos politiques actuels mais aussi que face à une problématique grave, ça soit lui qu’on ait rappelé au pouvoir. Je vous laisse découvrir son histoire ici.

Je me limiterais toujours à 3 liens donc voilà c’est tout pour cette semaine (sachant que Vlan! La newsletter est bimensuelle comme Vlan! Leadership), n’hésitez pas à me faire des retours et à partager la newsletter à vos amis, collègues, connaissances si vous la trouvez pertinente. Il y a un bouton juste en dessous !

Bievenue dans cette version payante de la newsletter et merci merci merci mille fois de votre engagement. Cela me touche vraiment profondément que vous ayez décidé de passer à la version payante et ca signifie beaucoup pour moi de l’effort que je fais 2 fois par semaine pour proposer une réflexion profonde sur un sujet qui me tient à coeur. J’espère que cette longue version vous plaira comme les précédentee vous plaisait.
Dites-moi en message ce que vous en pensez :)

Comme vous le savez sans doute, Edgar Morin est mort le 29 mai 2026 à Paris, à 104 ans.

C’est étrange pour moi car depuis les débuts de Vlan ! j’ai hésité à lui proposer une interview. J’avais son contact et je n’ai jamais osé par peur de déranger. Je me disais qu’il devait être fatigué et qu’il n’aurait sans doute pas envie de faire une interview de plus et puis je le voyais participer à des interviews mais chaque année je me disais « non mais là cette année c’est trop ». Mais désormais qu’il est parti et quand je vois qu’en 2018, il avait encore 8 ans devant lui, je me dis que j’ai eu vraiment tort.

J’aurais tellement aimé le rencontrer et partager avec vous sa sagesse.

Alors je me suis dit que j’allais écrire cette newsletter en hommage. Au début, je voulais expliquer la manière dont il envisage la complexité et puis je me suis dit que, vu l’époque, et considérant mon objectif central qui est de vous redonner envie du futur, tout le monde pourrait utiliser 3 leçons de vie de sa part. Et puis je me suis dis que je pourrais faire un peu des 2, c’est-à-dire des idées importantes et des conseils de vie.

Alors, je me suis plongé dans ses dernières conférences mais surtout dans son livre « leçons d’un siècle de vie ».

Et comme il début le livre de cette manière : « Qu’il soit entendu que je ne donne de leçons à personne. J’essaie de tirer les leçons d’une expérience séculaire et séculière de vie, et je souhaite qu’elles soient utiles à chacun, non seulement pour s’interroger sur sa propre vie, mais aussi pour trouver sa propre Voie. » Vous comprendrez bien que sa position n’est pas condescendante mais d’humain à humain.

Qui était vraiment Edgar Morin ?

En fait, « Morin » est son pseudonyme de résistant, je ne le savais pas du tout mais il est né le 8 juillet 1921 à Paris, sous le nom d’Edgar Nahoum. C’était un sociologue, philosophe, épistémologue, résistant, cinéphile, fondamentalement de gauche, amoureux à répétition, centenaire et mauvais père comme il le dit lui-même. Il a traversé le crack de 29, le nazisme, le stalinisme, mai 68, la mondialisation, le crack de 73, la globalisation et le Covid, sans parler de plusieurs révolutions industrielles à commencer par celle qu’apporte l’intelligence artificielle. Ça me semble fou de faire cette liste et pourtant c’est sa vie et ceux qui lui ont rendu hommage l'ont décrit en quatre termes : le rêveur, le penseur, le déchiffreur et l'humaniste. Et comme me l’a souligné une amie proche de lui « il a eu raison ou de la chance de partir non abîmé » sous-entendu, il est parti avec toute sa tête.

Moi je le connaissais surtout pour être le « penseur de la complexité ». Il a été le 1er à casser l’approche analytique pour dire que les challenges de la modernité ne pouvaient pas se résoudre facilement avec une seule variable. Sa pensée s'appuie sur le mot latin complexus c’est-à-dire « ce qui est tissé ensemble ». La réalité humaine, la nature, l'économie, une relation amoureuse ne sont pas des choses qu'on démêle en séparant les fils comme nous l’avons fait avec les lumières et la structuration de l’université telle qu’on la connait aujourd’hui. Il faut parfois avoir une vision systémique et comprendre que quand on tire sur un fil, les autres bougent et que si on isole un phénomène, vous ne comprenez plus rien à ce qu'il est.

Un bon exemple je trouve, ce sont les entreprises qui se sont dit « nous allons réduire l’empreinte carbone ». Alors, c’est super bien sûr mais l’empreinte carbone est une des conséquences du réchauffement climatique qui est lui-même un des problèmes de l’écologie donc ils étaient totalement à côté de la plaque.

Idem si on prend la problématique de la quasi-impossibilité d’améliorer sa qualité de vie, certains vous diront que le problème ce sont les riches, les immigrés ou les pauvres. Et c’est tellement plus compliqué que ça !

L'erreur est inséparable de la connaissance humaine

Ce que j’adore, entre autres, chez Morin, c’est qu’il défendait l’idée que toute connaissance est une traduction suivie d'une reconstruction. Ce que vous lisez en ce moment, votre cerveau le traduit en signaux, reconstruit une image, vous la présente comme la réalité. Mais c'est déjà une interprétation. Il n'y a pas de différence intrinsèque entre une perception et une hallucination. Et du coup, si toute connaissance est traduction plus reconstruction, alors toute connaissance comporte un risque d'erreur.

Il identifie trois grandes sources d'erreurs dans notre façon de penser. D’abord, le malentendu c’est-à-dire le bruit dans la communication qui nous fait manquer la compréhension. Ensuite la partialité c’est-à-dire de manquer de nuances et de prendre une partie pour le tout. A cet égard, il disait que « ceux qui croient comprendre tous les problèmes humains uniquement à partir de l'économie oublient la religion, la foi, l'amour qui ne relèvent absolument pas des calculs économiques. » Et enfin l'idéalisme pour expliquer que parfois les idées peuvent prendre possession de nous.

Cette 3eme source d’erreur me semble intéressante car nous créons des idées comme « le solutionnisme technologique » (la technologie va nous sauver), l'optimisation permanente, la croissance comme valeur absolue et ces idées finissent par nous gouverner. Non pas parce qu'elles sont imposées par des tyrans, mais parce que nous y croyons sincèrement, avec une certitude qui ressemble à de la foi. Je pense que nous sommes tous victimes de cela et d’ailleurs, de manière honnête, il ne s’exemptait pas lui-même.

L’économie en ce sens est un bon exemple. Il n’existe évidemment pas d’économie ni d’argent, ce sont des imaginaires, des idées mais qui sont tellement bien ancrées qu’elles dominent même la réalité physique des limites planétaires et donc notre propre survie

Dans le cas de Morin, il dit lui-même qu’à 21 ans, il devient communiste parce qu’il croit avec certitude que cela pourrait résoudre tous les problèmes et puis 6 ans plus tard il rompt avec honte, quand l'évidence devient intenable face aux massacres de Staline. Si ce sujet en particulier vous intéresse, il y a d’ailleurs consacré un livre entier nommé « l'Autocritique » qui explique comment un esprit intelligent peut se laisser posséder par une idée, afin de détecter le mécanisme et ne pas le reproduire.

En général, quand on réalise qu’on s’est trompé on a tendance à le nier ou à se justifier en expliquant que c’était « compréhensible dans le contexte de l'époque. » De manière super intéressante Morin faisait le contraire en analysant les mécanismes de l'erreur et en distinguant les erreurs fructueuses, c’est-à-dire celles qui ouvrent des chemins nouveaux, des erreurs stériles qu'il ne faut pas reproduire.

Pourtant la vérité aujourd’hui est qu’un politique qui admet s'être trompés perd souvent les élections ou encore un dirigeant qui change d’avis sera probablement accusé de faiblesse. Et c’est franchement problématique car la conséquence est que les erreurs ne sont pas corrigées, elles sont niées ou habillées en « pivot stratégique. » Morin disait que cela supposait de vivre sous l'empire des idées mortes et je crois qu’en ce moment nous sommes en plein dedans avec la mondialisation heureuse et tout une série d’idées qui se sont montrées totalement erronées avec le temps genre le fameux « ruissellement ».

L’humain est contradictoire par essence

Si vous avez lu mon seul livre, vous savez sans doute que j’y parle de mes contradictions en particulier vis-à-vis de l’écologie. J’ai parfois honte de manquer de consistance sur ce sujet mais je sais aussi que vivre dans un monde dont l’idéal est à l’exact opposé de ces concepts est difficile au quotidien. C’est pourquoi une des choses qui m’a marqué chez Morin c'est le refus catégorique de la flatterie envers l'espèce humaine.

Parce qu’évidemment, nous aimons nous penser comme des êtres rationnels mais j’aime beaucoup qu’il ajoute cette notion « d’Homo demens », c’est-à-dire l'homme fou ou délirant en expliquant que « nous avons vu au XXe siècle des gens prêts à se sacrifier, à tuer, à mourir pour leur idée, pour leur foi, pour leur Dieu, pour leur idéologie. C'est arrivé pour le communisme, pour le maoïsme ou encore pour les Brigades rouges. »

L’humain est bipolaire en quelques sorte, il est à la fois Homo sapiens et Homo demens mais aussi Homo faber (le créateur d'outils) et Homo mythologicus (le créateur de mythes) ou encore Homo oeconomicus (voué à son profit) et Homo ludens (celui qui joue, gaspille). Nous sommes toutes et tous un peu de ces 6 profils et c’est important de les reconnaître à l’intérieur de soi car si vous réduisez l'humanité à une seule de ces catégories, vous ne comprenez pas ce que c'est qu'être humain. Cette pensée me fait sourire quand on me parle « d’intelligence artificielle » car l’humain est un être complexe et d’ailleurs, il disait que « toute passion doit comporter de la raison en veilleuse et de la passion en combustible ». Nous sommes des oxymores sur pattes et c’est ce qui nous permet d’être des êtres de raisons qui rêvent, créent et aiment.

Ce que je trouve intéressant dans cette bipolarité, c'est que l'idée de pouvoir « optimiser » l'humain pour en éliminer la part irrationnelle est exactement le projet de toutes les utopies qui ont dégénéré en dystopies. Que ce soit « l'Homme nouveau » du communisme, « l’humain augmenté » de l’I.A. ou le transhumanisme, on voit bien qu’il ne faut surtout pas tenter de supprimer notre part d’ombre mais plutôt apprendre à vivre avec elle à nos côtés.

Et d’ailleurs, Morin parle de la « dialogique » en expliquant que 2 vérités opposées peuvent être simultanément vraies et typiquement il expliquait que la mondialisation est « la meilleure et la pire des choses qui puissent arriver à l'humanité car pour la première fois, tous les êtres humains vivent dans une interdépendance, une communauté de destin. Et en même temps, ce même processus conduit à des catastrophes démographiques, écologiques et économiques. »

Je trouve ça vraiment rafraichissant dans un monde où les réseaux sociaux récompensent la position tranchée et l’antagonisme. D’une certaine manière tenir cette dialogique est un acte de résistance par un refus actif de simplifier ce qui ne peut pas l'être.

La transfiguration : le travail souterrain de la conscience

Pour moi qui essaie de redonner envie du futur, ce concept de transfiguration me donner de l’espoir. Je n’en n’avais jamais entendu parler avant de creuser son livre pour ses 100 ans. En fait, il liste plusieurs exemples de personnalités qui une fois arrivée au pouvoir ont fait le contraire de ce qu’on attendait d’eux et pour le meilleur. Ainsi va de Juan Carlos, élevé dans le franquisme intégriste, qui une fois qu’il accède au trône, devient le garant de la démocratie espagnole mais aussi Gorbatchev, apparatchik en chef, qui se transforme en humaniste européen et planétaire ou encore le pape François, évêque apparemment conformiste, qui finalement renoue avec le message évangélique de fraternité.

D’ailleurs Morin disait lui-même « je dois dire que c'est pour moi une des choses les plus réconfortantes qui soient au monde de savoir qu'en des esprits apparemment conformes aux convictions qui leur ont été inculquées, le travail souterrain de la conscience a transfiguré des hommes qui sont devenus des porte-parole du genre humain. »

Il s’agit d’un travail latent de la conscience et les changements ne sont pas toujours visibles ou immédiats mais ils n’empêchent qu’ils puissent finalement émerger brusquement alors je vous l’accorde ça peut aller dans les 2 sens mais on va se concentrer comme lui sur les fois où ça va dans le sens de l’humanité. D’ailleurs, lui-même citait Marx qui disait que « l'imprévu, c'est la vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement. »

Dans l’époque de chaos que nous traversons ou on a l’impression de ne rien pouvoir faire quand on voit les Trump et Musk de ce monde et je trouve ça super rassurant de me dire que parfois des humains de pouvoir peuvent totalement retourner une situation. Pour finir, les changements les plus profonds peuvent parfois venir de l'intérieur des systèmes eux-mêmes. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai créé Vlan ! leadership pour montrer qu’il y existe des CEOs qui font vraiment les choses de manière différente même si c’est imparfait bien sûr.

Bon j’espère que ces 3 idées vous feront réfléchir déjà mais voici désormais les 3 leçons de vie que j’ai retenu de ma lecture de son livre

Leçon 1 : L'identité est toujours plurielle

D’abord, j’ai adoré qu’à la question « qui es-tu ? » il réponde « Je suis un être humain » car c’est souvent une réponse que je donne très régulièrement moi aussi. Ça fait souvent sourire les gens en face de moi d’ailleurs. Mais j’ai toujours du mal à me définir parce que je suis multiple comme tout le monde même si on peut mettre des adjectifs comme on le souhaite « français », « metis », « célibataire », « vivant partiellement au Portugal », « podcasteur », « conférencier », « homme », etc…

Je parle de moi ici mais évidemment c’est également valable pour vous qui lisez et, en vérité, chaque fois on peut décider de choisir l'une de ces identités comme principale et rejeter les autres. Dans le cas de Morin, c’est intéressant car il est arrivé ce qui arrive avec les personnes qui acceptent la multiplicité de ses identités. Ainsi on lui a reproché de ne pas être « assez juif » ou de ‘trahir Israel » alors qu’il critiquait simplement la politique envers les Palestiniens. Voilà un homme qui a une colonne vertébrale solide car il a toujours refusé le réductionnisme et le simplisme.

Pour lui c’était une hygiène mentale d’accepter sa multiplicité et ce ne pouvait qu’améliorer les relations humaines dans leur ensemble. Il disait d’ailleurs à ce propos qu’il vivait sa poly-identité non comme une anomalie mais comme une richesse puisque ces identités se succédaient alternativement selon les conditions intérieures ou extérieures dans son « Je » et dans « l'Edgar » qui devait les intégrer.

Dans un contexte où les identités se crispent, où l'appartenance à un groupe tend à demander l'exclusion de tous les autres, Morin montre par l'exemple de sa propre vie que c'est une fausse alternative. On peut être profondément français et fils d'une diaspora méditerranéenne et citoyen du monde. Ces niveaux d'identité ne s'annulent pas, ils s’enrichissent. On devrait expliquer cela à Zemmour entre autres.

Et toi quelles sont tes polyidentités ? On devrait se demander ça plutôt que de dire « et toi tu fais quoi dans la vie ? », vous trouvez pas ?

Leçon 2 : Toute vie est une navigation dans un océan d'incertitudes

« Toute vie est une navigation dans un océan d'incertitudes à travers quelques îles ou archipels de certitudes où se ravitailler. » Je cite Morin dans le texte mais je trouve que cette affirmation résonne particulièrement en ce moment non ?

J’ai beaucoup aimé son chapitre sur l'incertitude qu’il commence par sa propre naissance puisqu’il est quasi mort-né, asphyxié par le cordon ombilical ce qui à l’époque créait beaucoup plus de complexités qu’aujourd’hui. Heureusement pour nous, le gynécologue qui assistait la mère dans la naissance, a giflé longuement ce bébé afin de lui faire pousser son premier cri. Il dira « ainsi la malchance qui me vouait à la mort avant de naître est-elle devenue chance de vivre. »

Et puis il y a la pire chose qui puisse arriver à un enfant, il a perdu sa mère lorsqu’il avait 10 ans et d’ailleurs il dira lui-même à la veille de ses 100 ans que c’est « une blessure jamais totalement refermée, même à mon âge ». Ensuite, il y a eu la fuite à Toulouse lors de l'invasion nazie, qui est devenue la chance de rencontrer sa première fraternité à travers la Résistance ! C’est alors qu’il est devenu Morin. Il y a ainsi de nombreuses incertitudes qui se sont transformées en chance et j’ai été particulièrement marqué quand sur la dernière partie de sa vie à 88 ans, il a perdu sa femme Edwige et il a fait la rencontre de Sabah, sa dernière femme par le plus improbable des hasards, au Festival de Fès des musiques sacrées du monde.

Il liste sur deux pages tous les événements « imprévisibles » qu'il a traversé depuis sa naissance, à de la crise de 1929 jusqu’au 11 septembre 2001 et la pandémie de Covid en 2020. Ce qu’il souligne c’est qu’à chaque fois ce qu'on pensait impossible est devenu réel et par conséquent, je trouve super intéressant de regarder les phénomènes visibles que nous normalisons aujourd'hui et qui seront, dans dix ans, identifiés comme « les signes qu'on aurait dû voir » pour le meilleur comme pour le pire.

Je dis souvent qu’on est très mauvais à prédire l’avenir car si dans les années 80 on était convaincu qu’on aurait des voitures volantes en l’an 2 000, on avait pas du tout vu la révolution qu’Internet allait apporter. Et puis quand Internet est arrivé, on était convaincu que tout le monde allait devenir tellement plus intelligent grâce à tous ces contenus diffusés gratuitement en ligne et puis…

L’histoire ne s’arrête pas nécessairement là puisque chaque malchance peut devenir une chance mais aussi chaque chance porte en elle une malchance future. Il dira « La mort de ma mère, affreuse malchance qui n'a cessé d'être malheur, m'a poussé dans l'adolescence à m'évader dans la littérature et le cinéma. Les œuvres sont devenues comme ma drogue quotidienne, drogue nourricière et salubre qui m'a fait découvrir la réalité du monde. » C’est horrible de le penser mais d’une certaine manière s’il n’avait pas perdu sa mère si jeune, nous n’aurions probablement pas eu la chance de bénéficier de tout ces écrits.

Ce qui me touche là-dedans, c'est l'absence totale de naïveté car il ne verse pas du tout dans l’idée que toute souffrance à une utilité mais il montre comment les événements les plus douloureux ont ouvert des chemins qu'il n'aurait pas empruntés autrement.

Leçon 3 : La vie est amour

Le troisième chapitre du livre s'appelle « Savoir Vivre. » et il débute par une distinction entre survivre et vivre. Globalement je pense qu’on a tous une bonne idée de ce que cela veut dire puisque survivre c’est se maintenir en vie, respirer, se nourrir, se protéger tandis que vivre c’est plutôt de conduire sa vie avec ses risques et ses possibilités de jouissance. Il dit très justement que « la survie est nécessaire à la vie, mais une vie réduite à la survie n'est plus la vie. »

Mais ce qui m’intéresse le plus dans cette partie, sans doute parce que c’est ce dont j’ai le plus besoin égoïstement, c’est ce qu’il appelle l'état poétique. Ce qu’il décrit c’est un ensemble d'émotions devant ce qui nous touche, que l’on trouve beau. C’est évidemment valable dans l'art mais également dans le monde et dans les expériences de nos vies ou encore dans nos rencontres. Vous l’avez nécessairement déjà ressenti mais vous savez cet état second de quasi transe très doux que l’on obtient dans des choses aussi simples qu’un échange de sourires, dans la contemplation d'un visage ou d'un paysage mais aussi dans le rire et simplement dans les moments de bonheur comme de boire un bon vin avec un ami proche, de voir son équipe de foot marquer un but, d’observer une fourmi ou de donner un bout de pain à un joli oiseau.

D’ailleurs, il fait la liste de ses propres expériences poétiques comme l'extase qu’il a ressenti devant la Petite danseuse de Degas au Louvre ou ce qu’il a ressenti à la première écoute du premier mouvement de la Neuvième symphonie de Beethoven, salle Gaveau, à 13 ou 14 ans. Il dira d’ailleurs à 99 ans, « je suis à nouveau en transe dès que commence ce mouvement. » Je trouve ça magnifique moi et ça me questionne sur ce qui me touche autant mais aussi je me questionne pour savoir si je me laisse toucher de cette manière simplement en particulier dans ce monde dopé à la dopamine ou tout passe en un claquement de doigt. On ne prend plus le temps de rien.

Mais surtout, pour le romantique que je suis il y a évidemment cette phrase que j’ai relu plusieurs fois « la poésie de la vie. Suprêmement, c'est l'amour. »

Alors cela dit, il ne parle pas simplement de l’amour romantique mais de l’amour comme d’une manière d’être au monde. Cela peut se retrouver dans la fraternité, la sororité, il dit d’ailleurs que « la fraternité, c'est la meilleure chose que l'humanité ait inventée. C'est l'amour entre gens qui ne s'aiment pas forcément, mais qui sont liés par quelque chose qui les dépasse. » Il passe plusieurs pages d’ailleurs à décrire ces moments en particulier quand il a habité chez Marguerite Duras dans l'effervescence de l'après-Libération ou encore un peu plus tard avec les hippies californiens de 1969-1970. D’ailleurs il remarque que ces communautés n'ont pas duré mais que ce qui est essentiel c’est qu’ils ont existé.

Ce qui est fou, je trouve, c’est qu’il n’a jamais arrêté d’aller à la recherche de cet amour et typiquement à 95 ans il a décidé avec sa femme de quitter Paris pour Montpellier afin de trouver un centre historique piéton et surtout ce qu'il appelait « une convivialité perdue. » Ça peut sembler désuet mais en réalité le bonjour traditionnel dans une rue est fondamental parce que c’est un signe élémentaire de reconnaissance. C’est une manière de dire à l’autre « Tu existes, je te reconnais comme être humain. » et la disparition de ce salut dans l'anonymat urbain est, disait-il, une dégradation de notre aptitude à la reconnaissance d'autrui. Ce n’est pas du tout une simple question de politesse mais plutôt le symptôme d'une civilisation qui a choisi le quantitatif sur l'humain et c’est profondément triste je trouve.

D’ailleurs, il fait référence aux Gilets jaunes pour expliquer que ce mouvement comportait un ensemble d’êtres humains avec le besoin d'être reconnus dans leur pleine qualité humaine. Une autre manière de dire cela c’est de parler de dignité tout simplement car ce n’était pas juste une revendication économique mais une demande d'existence. Et je pense qu’on payera longtemps le fait que Macron l’ait tué dans l’œuf plutôt que d’écouter ce que voulais dire ce mouvement.

Ce qu'il nous laisse en 2026

Alors qu'est-ce qu'on fait avec tout ça ? Je pourrais évidemment vous faire une liste de ses enseignements à appliquer mais comme vous l’avez compris par la phrase que j’ai partagé en début de newsletter, il aurait détesté cela. Donc je préfère à la place vous dire ce que tout cela a changé dans ma façon de voir les choses.

D’abord évidemment, sa façon de penser la complexité est ce qui m’a toujours inspiré dans ma manière de regarder le monde car je suis convaincu que les réponses simples à des questions complexes sont des mensonges bienveillants. Comme le disait justement Oscar Wilde « La vérité pure et simple est très rarement pure et jamais simple ». Et franchement dans une époque de polycrises, les mensonges bienveillants et les simplifications sincères sont super dangereux car c’est précisément ce genre de phrases que des gens intelligents et bien intentionnés propagent parce qu'elles sont plus faciles à partager.

Je retiens également son concept d'Homo demens (la folie) qui me semble d'une utilité pratique immédiate sur le sujet de l’I.A. parce que le fantasme d'une intelligence artificielle « purement rationnelle » suppose que la rationalité pure serait supérieure à l'humain imparfait. Mais Morin retournait ce raisonnement en expliquant que la part irrationnelle de l'humain n'est pas un bug mais tout à l’inverse une partie constitutive de ce qui fait que nous sommes capables d'amour, de créativité, de fraternité. Une IA qui optimiserait l'humain en retirant la part « demens » retirerait aussi la part qui donne envie du futur.

Et puis évidemment la poésie et l’amour, de prendre le temps et la mesure d’être touché par la vie.

Il était un optimaliste lui aussi

Je ne vais pas vous raconter n’importe quoi il ne s'est jamais défini comme optimaliste mais à le lire et à l’écouter, je crois que c'est ce qu'il était.

Pour mémoire, l’optimalisme c’est de regarder la réalité telle qu’elle est et décider de s’y engager avec joie malgré tout.

A la question posée dans une des conférences que j’ai écoutées, on lui a demandé « comment garder confiance dans notre contexte chaotique » et il avait répondu : « En sachant que vous êtes un moment dans cette aventure. Et que vous y participez. Alors essayez d'y participer de la meilleure façon. » Il avait 94 ans à ce moment-là et je trouve génial sa réponse, très humble et vraie. C’est de cette manière je crois que l’on vit pleinement et que l’on trouve du sens. Edgar, du haut de ses 101 ans, le disait tellement plus joliment que moi : « Je sens que j'approche des limites de la vie, mais je crois que le sentiment d'essayer d'être utile et de continuer à vivre dans les ferveurs et dans la poésie de la vie, tout ceci m'entretient bien. »

Je m’arrête sur cette phrase.

Définitivement, j'aurais dû décrocher ce téléphone et lui proposer cette interview mais comme on ne peut pas revenir en arrière je le prends comme une leçon aussi.

Si vous êtes abonné, merci d'être là. Si vous avez lu jusqu'ici et que vous ne l'êtes pas encore, vous savez ce que vous trouverez.

Et si vous pensez à quelqu'un pour qui cette newsletter pourrait être utile à quelqu'un qui traverse une période d'incertitude, qui cherche quelque chose à contre-courant du cynisme ambiant, n’hésitez pas à la partager. C'est la meilleure façon de lui rendre hommage.

Greg

Vlan!

Par Gregory Pouy

Je suis optimaliste et surtout généraliste, au croisement de la philosophie, de la sociologie, de l'économie et parfois des neurosciences. Ma valeur est de faire les connexions que les spécialistes ne font pas parce qu'ils restent dans leur domaine.

Ce qui m'anime : vous redonner envie du futur. Entre l'optimisme béat et le catastrophisme professionnel, j'appelle ça l'optimalisme : réaliste sur ce qui arrive, convaincu que la joie rebelle nous aidera à traverser.

Je suis le créateur de Vlan! et Vlan! Leadership. 9 ans, 500 conversations, plus de 20 millions d'écoutes. Vous êtes ici sur ma newsletter toutes les deux semaines, j'anime des conférences pour des CODIR et COMEX, et je vis entre Lisbonne et Paris.

Les derniers articles publiés

On se raconte nos étés ?

par Gregory Pouy   ⋅  23/08/2026 18 min

Le mien, je l'ai passé à Stockholm, trois semaines, pour commencer l’écriture d’un livre sur la friction. Sauf que je suis tombé, sans le faire exprès, dans le pays qui a le mieux réussi à la supprimer. J'ai débuté par sept jours entiers sans que personne ne m'adresse la parole. Et vous, c'était comment votre été ?

La vraie violence est celle dont on ne parle pas

par Gregory Pouy   ⋅  28/06/2026 25 min

J’ai 2 contenus qui se sont percutés en stories la semaine dernière et les réactions que j’ai reçues sont à l’origine de cette newsletter. Ça parle de violence comme vous l'aurez compris.

3 idées fondamentales et 3 leçons de vie de la part d’Edgar Morin

par Gregory Pouy   ⋅  14/06/2026 19 min

Comme vous le savez sans doute, Edgar Morin est mort le 29 mai 2026 à Paris, à 104 ans. C’est étrange pour moi car depuis les débuts de Vlan ! j’ai hésité à lui proposer une interview. J’avais son contact et je n’ai jamais osé par peur de déranger alors je lui rends ce petit hommage.

Pourquoi sommes-nous autant épuisés?

par Gregory Pouy   ⋅  31/05/2026 20 min

Il y a deux semaines, j'ai publié un post sur l'épuisement sur l'Instagram de Vlan! et le nombre d'interactions m'a pris par surprise. Ça m'a renvoyé à mon propre épuisement, alors j'ai eu envie d'explorer le sujet pour de bon.

La crise du confort et notre corps

par Gregory Pouy   ⋅  17/05/2026 8 min

Si vous écoutez Vlan! vous savez bien que je suis très allergique et j'ai mis de nombreuses années à comprendre que c'est la conséquence d'un monde trop aseptisé qui a rendu nos corps incapables de coexister avec la nature. Et le pire, c'est qu'on a fait pareil avec nos cerveaux.

Je n’avais pas prévu d’écrire sur ce sujet

par Gregory Pouy   ⋅  03/05/2026 7 min

62 millions de visites en un mois de février. C'est le score d'un site dédié à aider les hommes qui veulent violer des femmes. Un groupe Telegram qui s'appelle "Zzz". Des posologies échangées comme des recettes de cuisine. CNN a mis 5 journalistes dessus pendant plusieurs mois et ils ont conclu à l'existence d'une "académie du viol" mondialisée.

Une discipline de la résistance

par Gregory Pouy   ⋅  19/04/2026 5 min

Je déteste la « discipline », je déteste qu’on me dise ce que j’ai à faire et de manière plus générale, je déteste la contrainte. Mais vous savez ce que je déteste encore plus ? Qu’on me dérobe ma vie à mon insu mais avec mon assentiment. On nous a vendu un monde facile, sans friction mais ce faisant, nous passons à côté de l'essentiel.

L'IA va-t-elle tuer le capitalisme ?

par Gregory Pouy   ⋅  05/04/2026 4 min

Une industrie tellement capitaliste qu’elle détruit les jobs et donc en vient à supprimer ses propres consommateurs peut-elle survivre à sa propre logique ? C'est la question que je me suis posé et je vous partage le résultat de mes recherches. Je n'ai pas de réponse définitive. Mais j'ai quelques convictions sur ce qu'on peut faire.

Les réseaux sociaux n’ont plus rien de « social » et au fond, vous le savez déjà.

par Gregory Pouy   ⋅  22/03/2026 19 min

Vingt ans que j'y crois, que j'en vis, que je les défends. Et là je vous dis que c'est fini. Mais avant ça, une question: est-ce que vous ressentez encore du plaisir à être sur les réseaux sociaux ? Pas de l'utilité mais du plaisir. Si la réponse n’est pas évidente, cette newsletter est pour vous.